Halte en prose·Révisons nos classiques

L’Attrape-Coeurs – J. D. Salinger – Le garçon qui criait « non », l’adulte qui se tait…

attrapecoeurs_chronique

Attention : chef d’oeuvre en approche.

Ce roman, je m’y suis plongée un peu (beaucoup) par hasard. Je souhaitais valider l’item éphémère Amortentia dans le cadre du challenge de lecture La Coupe des Quatre Maisons (vive Poufsouffle) et il me fallait donc lire un roman dont le titre contenait le mot « cœur ».

Et dans ces cas-là, j’essaie d’améliorer ma lecture des classiques. Salinger est donc venu comme une évidence. Encore une fois, c’est un classique dont je ne connaissais rien et c’est toujours un plaisir d’y aller à l’aveuglette. Rien de mieux pour se plonger à cœur perdu dans une écriture.

Parlons donc ensemble de l’Attrape-Coeurs, de J.D. Salinger, ou The Catcher in the Rye paru en 1951 aux Etats-Unis.

Il y a évidemment beaucoup à en dire, je n’ai absolument pas la prétention d’analyser ce texte (les années d’études sont loin et c’est une bonne chose), mais simplement de faire ressortir deux ou trois aspects qui m’ont particulièrement marquée.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Phénomène littéraire sans équivalent depuis les années 50, J. D. Salinger reste le plus mystérieux des écrivains contemporains, et son chef d’oeuvre, « l’Attrape-cœurs« , roman de l’adolescence le plus lu du monde entier, est l’histoire d’une fugue, celle d’un garçon de la bourgeoisie new-yorkaise chassé de son collège trois jours avant Noël, qui n’ose pas rentrer chez lui et affronter ses parents.

Trois jours de vagabondage et d’aventures cocasses, sordides ou émouvantes, d’incertitude et d’anxiété, à la recherche de soi-même et des autres. L’histoire éternelle d’un gosse perdu qui cherche des raisons de vivre dans un monde hostile et corrompu. « Par la densité et l’originalité de sa substance psychologique, par la prodigieuse sûreté de sa facture, sa virtuosité, cet ouvrage m’avait donné l’impression de quelque chose d’exceptionnel – et aussi de durable, d’incorruptible. » Jean-Louis Curtis

Première claque : le style Salinger – oral, cru et instinctif

Sans doute une des raisons pour lesquelles ce roman a défrayé la chronique lors de sa sortie… Cette écriture orale, « vulgaire », franche du collier et particulièrement vivante est déroutante dans les premières lignes mais captivante après seulement 5 minutes de lecture.

« Les femmes, ça me tue. Sincèrement. Je ne veux pas dire que je suis un obsédé sexuel – oh non, quoique ça m’intéresse, le sexe. Mais les femmes, je les aime bien, voilà tout. Elles laissent toujours leurs foutus sacs en plein milieu du couloir.« 

J’ai eu l’impression de recueillir un témoignage, qu’un petit bout d’homme se trouvait devant moi, une bière à la main, un anti-dépresseur de l’autre, à me raconter sa vie, comme certains potes ont pu le faire en fin de soirée. Impossible de m’arrêter, impossible de faire des pauses, c’est malpoli dans un dialogue non ?

Et cette écriture si instinctive, si proche du quotidien, cette représentation du lâcher-prise dans le langage est en opposition totale justement au personnage principal. Je m’explique.

Deuxième claque : un personnage principal sensible en révolte…

Ce personnage principal, ce gamin qui ne connaît pas encore le lâcher-prise sur la vie, s’insurge à la moindre opportunité. Enfin, dans sa tête. Parce qu’au fond, c’est un brave garçon. Un jeune homme adorable et poli, soucieux du bien-être des autres, excédé par l’injustice des comportements de groupe. C’est un gamin excédé.

« C’était un de ces gars qui se figurent qu’on va les prendre pour une tapette s’il vous facturent pas les os en quarante morceaux quand ils vous serrent la pince. Bon Dieu, je déteste cette faune« .

« A ma droite, y’avait un mec typiquement « Yale » en costume de flanelle grise avec un gilet à carreaux genre pédé. Ces salauds des facs snobinardes ils se ressemblent tous. Mon père voudrait que j’aille à Yale, ou peut-être Princeton, mais bon Dieu je mettrai jamais les pieds dans une de ces universités pour poseurs de première, plutôt crever.« 

Un jeune homme très sensible qui se réfugie derrière une gouaille extrême pour masquer le sur-plein de sentiments qu’il ressent. Dans son monde de faux-semblants, ce qui est insignifiant devient intolérable, tandis que ce qui est important à ses yeux est dénigré. Ce mécanisme automatique m’a tellement parlé ! Cette révolte communicative, face à ce que nous, adultes, avons l’habitude d’ignorer pour avoir le cœur plus léger et la vie plus simple…

Troisième claque : mise en abîme du lecteur

Par le procédé narratif constant de l’adresse au lecteur, puisque ce roman est construit comme un discours à un « vous » non identifié, les propos du personnage principal sont saisis à vif par un dialogue lecteur/narrateur. Et même si aucune réponse n’est possible, elle est tout de même bien présente dans notre esprit.

J’ai réfléchi, j’ai été d’accord, en désaccord, en détresse… Pendant trois jours après avoir fait la lecture de ce roman, j’ai été incapable de lire quoi que ce soit… Avant d’enfin en discuter avec mon compagnon, qui lui s’est tu en acceptant simplement que « j’avais besoin que ça sorte » !

Franchement, ce livre, ça me tue. J’ai été tellement envoûtée et attirée par les réflexions d’Holden, j’étais tellement en adéquation avec sa révolte et ses réflexions… Ce travail de projection de soi dans ce roman est la preuve d’une vérité universelle incroyablement bien mise en scène : devenir adulte, c’est aussi accepter de se taire, aussi bien dans le discours que dans la révolte.

En bref : un roman à lire et surtout à relire

J’ai longtemps hésité avant d’avouer ma comparaison, mais ce garçon qui dit non… oui, c’est vraiment l’Antigone moderne. Un chef d’oeuvre !

Je ne sais pas quand je relirai ce roman, mais ce qui est certain, c’est que je le ferai. Je suis tombée dedans, c’est foutu. Je ne peux que vous recommander de le lire, car c’est un roman puissant, complètement fou. A lire de toute urgence.


Et vous, qu’en pensez-vous ?
Au plaisir de vous lire,
Pikobooks.

 

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40 réflexions au sujet de « L’Attrape-Coeurs – J. D. Salinger – Le garçon qui criait « non », l’adulte qui se tait… »

  1. Je l’ai lu la semaine passée, je suis aussi en train de construire ma critique mais elle mûrit encore.. Je te rejoins par contre sur ce que tu dis ! Tu es parvenue à synthétiser des sentiments que je ne savais pas vraiment comment exprimer par écrit, chapeau 🙂 Je suis un poil moins enthousiaste que toi par contre, mais j’ai encore de la peine à mettre le doigt sur ce qui m’a dérangée. (En tout cas, il me fait réfléchir, c’est déjà un très bon point 😉 ) Jolie critique, donc !

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    1. Oh merci beaucoup. Du coup, je suis intriguée et j’ai très envie de lire ta chronique. Alors courage et surtout viens me linker la page ! 🤗😊

      Je n’ai pas parlé du décalage ressenti par rapport à l’époque d’écriture ou bien du contexte très masculin du roman, mais comme c’est un roman de 1951, j’ai lâché prise.

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      1. Ne t’inquiète pas, ce n’est pas une compète 😙😙 ce sont surtout des carnets de lecture donc peu importe la forme. Je serai ravie de la lire, quoiqu’en disent les brumes de ton esprit traumatisé ! 😂😂😘

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  2. J’avais également apprécié ce roman, même si je m’y suis moins plongée que toi. J’y ai vu la difficulté d’être un ado, la fuite en avant, et une parenthèse dans la vie intérieure d’un jeune homme bien trop désabusé pour son age! Je l’ai lu il y a quelques années, donc je ne me souvient pas de tout 😉
    Je voulais à l’époque lire ce classique, notamment car il est réputé comme livre de chevet des tueurs en série (superficielle, je sais ^^)
    Chronique très détaillée et intéressante en tout cas, merci du partage ! Je vais peut-être le relire.

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    1. Oui ! C’est vrai que j’ai lu des sacrées rumeurs sur ce roman. Il a longtemps été blacklisté par le gouvernement américain et il est recommandé aux enseignants de bien l’expliquer aux étudiants. Halala…

      Je comprends tout à fait ton point de vue : le passage à l’âge adulte est clairement une des problématiques de ce roman et le côté désabusé du personnage est ultra dérangeant, justement à cause de ce côté « pas envie de grandir si c’est pour accepter tout ça, pas envie de rentrer dans le système ».

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      1. Oui, le refus d’entrer dans le moule tout prêt pour lui 🙂
        C’est sur que son blacklistage et sa réputation sulfureuse m’en avait fait attendre beaucoup. Je pense que c’est pour ça que je ne l’ai pas adoré, juste aimé. Bien que le sujet soit maîtrisé, bien écrit et remette en cause certains fondements de la vie adulte contemporaine, je me suis un peu dit « tout ça pour ça ».
        Il leur en faut peu aux USA 😉

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      2. 😂😂😂 mais tellement ! C’est aussi pour ça que j’ai mis du temps à vouloir le lire… une sorte de peur collective alors que bon, même pour l’époque ça va quoi ! C’est surtout de la révolte intérieure mais en réalité ce n’est pas le pire des voyous.

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  3. Très belle chronique. Je serais, je crois, totalement incapable de chroniquer ce livre. Il a été l’un des livres de chevet de mon adolescence et je m’y replonge encore régulièrement (en même temps, je ne me sens toujours pas adulte, donc…). Je m’identifie tellement à Holden, j’aime tellement cette langue et la plume de Salinger que je serais incapable de la moindre objectivité. Et j’aurais trop l’impression de m’exposer moi-même. Mais j’adore ta chronique.

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    1. Oh merci beaucoup. J’ai eu du mal à l’écrire, vraiment. En fait, c’est surtout pour exorciser ce roman que j’en ai tant parlé avec mon compagnon et que j’ai écrit. Il va rester dans ma tête pendant un bon moment… j’ai l’impression d’avoir été marquée au fer rouge.

      Je comprends très bien ce que tu dis : on s’expose beaucoup en parlant de ce roman. Mais c’est aussi parce que nous (adulte en construction alors disons), nous avons dit oui.

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  4. Personnellement j’avais eu du mal… Je pense qu’une grosse partie du problème venait de la traduction : j’ai lu l’édition Pocket des années 90, et franchement la traduction n’allait pas du tout (hyper vieillotte !), alors que comme tu l’expliques l’originalité narrative dans le langage du personnage apporte beaucoup au récit.
    Mais j’en garde le souvenir d’une lecture assez touchante mine de rien, et j’ai eu du mal à lire autre chose après ça !

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    1. Après vérification, la traduction que j’ai lue date de 1986, par Annie Saumont qui est donc pour le coup la 3e traduction du roman. Il me semble que cette version a meilleure presse que les 2 précédentes. Cela peut expliquer ceci. Huhu.

      C’est fantastique de se rendre compte de ce genre de problématique de lecture et cela me donne furieusement envie de le lire en VO pour la prochaine lecture.
      Merci pour ton petit mot ! 😙😙

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  5. Je l’ai relu pour le challenge et… rien.

    Je l’avais adoré à ma première lecture il y a des années mais cette fois ci je suis passée complétement à côté. J’en suis encore toute triste 😦

    Pourtant, ta critique souligne tout ce qui m’avait plu lors de ma rencontre avec ce livre !

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    1. Oh mais zut… ça c’est pas de bol. 😥 Ça arrive remarque. Ce fut mon cas avec le Hobbit. Je l’avais adoré étant très jeune mais détesté à ma relecture il y a quelques années. Cette expérience m’avait clairement refroidie…

      Bon, le bon point c’est que tu as fait gagné 150 points à notre maison ! 🤗🤗🤗🤗😎

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  6. J’ai adoré ce livre également ! Je l’ai lu en vo car j’avais eu de mauvais échos de la vf. La VO mélange style correct et vulgaire, et apparemment c’est dur à retranscrire à la traduction. J’aimerais quand même le relire en vf pour être sûre d’en comprendre toutes les subtilités, puis re en vo. Un petit programme à mettre en oeuvre dans les années à venir ! ^^

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  7. Personnellement je suis restée sur ma faim, je crois que je suis passée complètement à côté :/
    J’essaierai peut-être de le relire en VO, la traduction était vraiment mauvaise, très lourde. Je n’ai pas réussi à m’identifier/à m’attacher au personnage principal et, finalement, il m’a plus saoulé qu’autre chose 😦
    Dommage ! En tout cas, ta chronique m’aurait donné envie de le lire si je ne l’avais pas déjà fait la semaine dernière haha 😉

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  8. C’est un de mes romans préférés, si ce n’est mon préféré ! Pourtant, je ne l’ai lu qu’en anglais (comme quoi les cours de littérature anglaise au lycée, ça sert 😁), et je n’osais pas tenter la version française par peur que ça « démystifie » le style de Salinger. Mais les extraits que tu as mis dans ton article m’ont convaincue je crois (et comme ça, ça me fera une bonne occasion de le (re)relire 😇…) ! 🙂

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  9. Lu très récemment, j’ai beaucoup aimé ce roman. C’est le genre de livre, qui selon moi, mérite d’être lu plusieurs fois, à tous les âges, tant il y a de messages dans celui ci. J’ai trouvé le personnage très touchant et hyper réaliste. J’ai aimé sa façon de parler, sa façon de penser. Certes, beaucoup de lecteurs disent avoir ressenti de l’ennui pendant leur lecture du fait du peu d’actions, mais je pense qu’il faut aller au delà de cela. Excellente chronique en tout cas!

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