Halte en prose·Rentrée littéraire 2016

Eclipses japonaises – Eric Faye – Le Seuil

Ce roman, je l’ai vécu comme une magnifique plongée dans l’une des « histoires vraies » les plus stupéfiantes que j’ai eu à lire jusqu’ici. Incroyable ! Il est vrai que je suis peu documentée, voire quelque peu inculte sur les intrigues politiques en jeux entre les différents pays asiatiques (les deux Corée et le Japon), et qu’il me fallait bien de la fiction pour m’y intéresser, mais tout de même, cette histoire est hallucinante, à la limite de l’invraisemblable et pourtant, bien réelle encore aujourd’hui.

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Parlons ensemble d’Éclipses japonaises, un roman écrit par Eric Faye, aux éditions Du Seuil, paru le 18 août 2016 dans le cadre de la rentrée littéraire.

Avant toute chose, je vous propose de regarder cette interview de M. Faye, très isntructive à propos de son roman.

 

  • Ce qu’en dit l’éditeur

« En 1966, un GI américain s’évapore lors d’une patrouille dans la zone démilitarisée, entre les deux Corées.

À la fin des années 1970, sur les côtes japonaises, des hommes et des femmes, de tous âges et de tous milieux, se volatilisent. Parmi eux, une collégienne qui rentrait de son cours de badminton, un archéologue qui s’apprêtait à poster sa thèse, une future infirmière qui voulait s’acheter une glace. « Cachés par les dieux », ainsi qualifie-t-on en japonais ces disparus qui ne laissent aucune trace, pas un indice, et qui mettent en échec les enquêteurs.

En 1987, le vol 858 de la Korean Air explose en plein vol. Une des terroristes, descendue de l’avion lors d’une escale, est arrêtée. Elle s’exprime dans un japonais parfait. Pourtant, la police finit par identifier une espionne venue tout droit de Corée du Nord.

Longtemps plus tard, le lien entre ces affaires remontera à la surface, les résolvant du même coup. Par la grâce de la fiction, Éric Faye saisit l’imaginaire et la vie secrète de ces destins dévorés par un pays impénétrable et un régime ultra autoritaire. »

  • Un roman pluriel construit dans la stupéfaction

Si le narrateur omniscient distille les informations au compte-gouttes, le résumé du roman ne laisse aucun doute quant à ce qui se joue dès les premières pages du roman.

Un premier chapitre écrit comme un assez long article de fait divers, puis les voix s’enchaînent, ainsi que les personnages.

Tour à tour espionne coréenne, puis très jeune adolescente japonaise recluse, puis adulte américain en fuite… Les différentes voix qui s’échappent de ce roman sont autant de chants mélancoliques et nostalgiques de ce qu’elles ont perdues :

  • l’espionne nord-coréenne : ses idéaux, son éducation, son monde ;
  • l’adolescente japonaise : sa vie, sa jeunesse, son droit d’exister ;
  • le soldat américain : son identité, son histoire, sa fierté, son droit de revenir.

 

  • Une écriture claire, simple et précise : tout en finesse

On passe de « elle » au « je » aussi facilement qu’on expire après avoir inspirer. L’écriture est agréable, sans aucun pathos apitoyant. Telle une dissection chirurgicale, le narrateur nous plonge à travers ces évaporés, ces êtres arrachés à leur vie, pour la plus grande stupéfaction du lecteur.

Et quelle beauté, cette écriture. Quelques passages sublimes pour vous en faire la démonstration :

« A force de parler, Naoko Tanabe avait la sensation de se vider de sa langue maternelle comme de son enfance. Tout laissait croire qu’elle témoignait d’une planète lointaine à laquelle elle avait été arrachée à des fins ethnologiques, et qu’elle continuerait ainsi jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’était bien cela. Naoko Tanabe s’écoulait en eux : c’était une transfusion d’elle-même – souvenirs et jours anciens qui glissaient d’elle en eux -, transfusion de mots, de noms et d’événements. Quand ses élèves seraient devenus des Naoko Tanabe, elle-même aurait tari. C’est serait fini d’elle.« 

« Je souffrais de ne pas avoir sur moi de photos de mes parents ni de la maison. Tous m’aurait paru plus léger si je les avais eus contre moi. J’avais peur que les traits des miens ne s’effacent ou que les détails de notre foyer ne s’estompent. Peur qu’une sorte de lèpre ne s’attaque à mes souvenirs, que mon passé ne tombe en poussière avant moi.« 

« Oh, les belles années qui s’annoncent alors… Il n’est pas facile d’être heureux dans un pays que l’on rêve de quitter, et pourtant c’est notre réalité. Nous sommes bien. J’ai enfin trouvé mon « Vendredi ». Il m’a fallu près de vingt ans, plus qu’à Robinson.« 

« Un jour, il faudra que je raconte aux enfants tout ce qu’ils ignorent d’elles. De nous. Il faudra que je leur explique qu’une machine insatiable a ponctionné ici et là tout le cheptel humain dont elle a eu besoin.« 

  • Un ouvrage à l’érudition incroyable

Oui…parce que, bon. Wouaw.

Je reste sans voix. Cette précision, cette facilité à passer d’une culture à l’autre, de conventions à d’autres… Quel confort ! Si l’on est happé immédiatement par ce roman, c’est aussi grâce à la grande aisance qu’à l’auteur de nous parler de cultures si éloignées, en prenant soin d’intégrer les dialectes, les langues au cœur de son roman.

Je suis émerveillée par tout ce que j’ai appris, par ce que j’ai découvert, par ces connections que j’ai pu enfin faire.


[Petit anecdote toute bête… mais qui participe réellement à mon plaisir de lecture.

Enfant, j’ai eu la grande chance de voir Le Voyage de Chihiro au cinéma. Coup de cœur absolu, cela devient une oeuvre phare de ma culture et de mon être. La bande annonce japonaise passe sans cesse dans ma tête. Et disons que phonétiquement, cela devient : « Sen to Chihiro no Kamikakushi« . Et, petite européenne, j’étais persuadée que cela voulait dire « le voyage de Sen jusqu’à Chihiro ». Et bien non, grâce à M. Faye, quelques dix ans plus tard, je découvre que kamikakushi signifie en réalité « cachée par les dieux ».

–> sous le point de vue de la mère de Naoko, une disparue : « La volatilisation pure et simple de l’être pour elle le plus cher sur Terre dépassait cependant tout ce qu’elle avait pu envisager. C’était au-delà de tout. Elle se mettait à intercéder auprès du dieu qui la lui avait confisquée sans crier gare. Naoko était kamikakushi, pensait-elle. Cachée par les dieux. Au secret quelque par, mais où ?!« .]


J’ai pris plaisir à retrouver le terme « d’évaporés » que j’avais déjà découvert dans le roman de Thomas B. Reverdy. Cela d’écoule de toute une culture de la disparation inexpliquée. Mais en dehors de cela, l’érudition de ce roman est un vrai cadeau. Car elle n’est pas lourde, ou pompeuse, ou excessivement travaillée.

  • En bref, une histoire stupéfiante servie par une très belle littérature

Cet ouvrage est équilibré, fluide, puissant. Une merveille de la rentrée ! Un dépaysement certain vous attend, une satisfaction littéraire aussi… et une aventure humaine qui vous laissera sur le c**… Incroyable, mais vrai !


Et vous, qu’en pensez-vous ?
Au plaisir de vous lire,
Pikobooks.


Blog Vio' 2 [174304]

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5 réflexions au sujet de « Eclipses japonaises – Eric Faye – Le Seuil »

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