Halte en prose

La végétarienne – Han Kang – Le livre de Poche

Lu dans le cadre du Challenge Faites le Tour du Monde, de la Croqueuse de Mots, La végétarienne s’était imposée à moi parmi la sélection, de par son titre mais surtout son résumé très énigmatique. Habituée à la littérature japonaise, j’étais aussi ravie à l’idée de lire un roman d’une auteur de Corée du Sud.

Petit roman très fluide, je l’ai dévoré en quelques heures, enivrée par ses nombreuses qualités littéraires et les émotions que j’en retire sont assez contradictoires.

Parlons ensemble de La végétarienne, de Han Kang, publié en format poche aux éditions Le Livre de Poche en 2016 et en broché par les éditions du Serpent à Plume en 2015.

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  • Ce qu’en dit l’éditeur

« Une nuit, elle se réveille et va au réfrigérateur, qu’elle vide de tout ce qu’il contenait de viande. Guidée par son rêve, Yonghyé a désormais un but, devenir végétale, se perdre dans l’existence lente et inaccessible des arbres et des plantes.
Ce dépouillement qui devient le sens de sa vie, le pouvoir érotique, floral, de sa nudité, vont faire voler en éclats les règles de la société, dans une lente descente vers la folie et l’absolu.« 

  • Un livre construit sur l’incompréhension

Premier point qui intrigue dans ce récit : l’absence du point de vue du personnage « éponyme ». En effet, le récit est composé de trois parties, chacune conduite sous le point de vue d’un des proches de Yonghyé. Sa psyché à elle n’est accessible que dans le résumé de ses cauchemars, cauchemars à l’origine de ses changements (alimentaires et comportementaux). On n’a accès qu’à la difficulté de l’entourage à accepter, ou même à faire un pas vers l’autre, quel qu’il soit et ce qui en découle : le rejet et l’exclusion (divorce, isolement, hôpital psychiatrique) comme réponse à l’incompréhensible.

Le silence de Yonghyé prouve à quel point les conventions pourrissent tout. Qu’elle n’est pas d’introspection accordée par l’auteur, ou bien qu’elle se taise quand le monde entier la questionne. Par son silence, elle rend chacun de ses mots mille fois plus puissants, mais n’accorde aucune porte d’entrée dans son monde, sa façon de le concevoir.

  • La célébration d’un corps végétal

Le récit est intensément corporel. Le corps des personnages est un élément phare du récit, il les représente intégralement, sans que ceux-ci soient disséqués d’une autre façon que par leurs apparences physiques. Chaque corps est vieilli, difforme, déformé puis recouvert, soit de vêtements, soit de peinture… Celui de Yonghyé se dénude, s’expose, rapetisse… Elle sort de ce corps pour n’être qu’eau/os.

La seule expression d’un désir de Yonghyé, à travers l’éclosion d’une nature, sera cet homme, au combien imparfait, qui se recouvrira leurs corps de fleurs en éclosion pour mieux la posséder, elle. L’assimilation de son corps, son désir de « pousser » tel un arbre. Ce désir de « faire corps » qui va la pousser à l’anorexie la plus totale. Le jeûne comme moyen, et non comme fin. Devenir arbre. Pousser, la tête en bas, prendre racine. Briller au soleil et trouver ses ressources dans l’eau.

  • Un ouvrage qui perturbe

Et c’est le moins que l’on puisse dire. Première perturbation : la colère et l’agressivité dont font preuve tous les membres de l’entourage de cette « végétarienne ». Aucune explication n’est demandée, ce n’est pas nécessaire, on lui demande juste de revenir dans le moule dont elle tente de s’extraire, quitte à la violenter et l’abandonner en cas d’échec.

Deuxième perturbation : l’inaccessibilité du personnage central. Elle s’étale devant nous comme un puzzle déconstruit… ne nous laissant que les coins déjà trouvés comme points de repères. Pas une fois, l’auteur ne nous laisse reprendre notre souffle dans cette perturbation narrative. Comme c’est intéressant. Jusqu’où pouvons-nous plonger dans la démence lorsque notre équilibre est perturbé ? Jusqu’où se laisser porter ?

Je garde en mémoire les pensées de sa sœur, en charge de son hospitalisation : « Tout ceci est dépourvu de sens. Je ne peux plus le supporter. Je ne peux plus continuer. Je ne veux plus. » Voici ce que l’on retient de Yonghyé.

  • En bref, une littérature incroyable qui questionne et qui intrigue

J’ai vraiment eu une lecture atypique, qui m’a poussée dans mes retranchements, qui m’amène à réfléchir. J’aime ces instants de lecture où je découvre un livre fini, cohérent, qui me titille, me dérange, me questionne, me révolte, me séduit, me conduit quelque part… jusqu’à une fin ouverte qui frustre mais qui est parfaite !

Bref, je vous conseille fortement ce roman, étrange, conducteur de poésie et de dévotion, de célébration végétale, plein de fluidité, enfin : sublime.


Et vous, qu’en pensez-vous ?
Au plaisir de vous lire,
Pikobooks.


 

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2 réflexions au sujet de « La végétarienne – Han Kang – Le livre de Poche »

  1. Une lecture qui m’avait vraiment dérangé sur le moment. D’autant qu’une part de moi avait envie d’y retourner et j’ai trouvé tout ça un peu malsain. Mais c’est vrai qu’après avoir réfléchi, et à la lumière de ta critique, j’ai bien envie de le relire pour mieux apprécier le dessein de cette histoire !!
    Le passage du chien torturé aura fini de me mettre mal à l’aise en tout cas ! Je ne sais toujours pas si j’ai aimé ou non ma lecture =)

    J'aime

    1. Ah oui… Le passage du chien m’a vraiment remuée. Mais tout comme Yonghyé finalement. Cela explique aussi beaucoup de ses cauchemars et la part de culpabilité/responsabilité à l’origine de sa descente.

      C’est justement ce mélange de j’aime/je déteste qui me fait dire que ce roman est puissant et très intéressant. Il ne laisse définitivement pas indifférent. 🙂

      J’espère que tu me feras une update après ta relecture. 🙂 🙂

      J'aime

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