Halte en prose

Passé imparfait – Julian Fellowes – 10/18

9782264065018Alors, là, attention : chronique bien plus appréciée si lue avec une belle tasse de thé. Voilà, vous êtes prévenus.

Je remercie infiniment Margot (PonyoPonyo) pour ce superbe cadeau d’anniversaire, sorti de nul part, que je n’aurai jamais lu sans cela. Tout simplement parce que oui, je l’avoue honteusement, je suis une groslivrophobe. Et ce petit bijou contient tout de même quelques 640 pages. Mais quel délice !

Parlons ensemble de Passé imparfait, écrit par Julian Fellowes, aux éditions 10/18, traduit de l’anglais par juin 2015.

  • Ce qu’en dit l’éditeur

« Une invitation de Damian Baxter ? Voilà qui est inattendu ! Cela fait près de quarante qu’ils sont fâchés ! Inséparables durant leurs études à Cambridge, leur indéfectible amitié s’est muée en une haine féroce, suite à de mystérieux événements survenus lors de vacances au Portugal en 1970. Après de déconcertantes retrouvailles, la révélation tombe : riche, à l’article de la mort, Damian charge le narrateur, sur la foi d’une lettre anonyme, de retrouver parmi ses ex-conquêtes – six jeunes filles huppées qu’ils fréquentaient alors – la mère de son enfant. Un voyage vers le passé plein de fantômes et de stupéfiantes révélations… Avec une verve élégante, le créateur de la sérieDownton Abbey signe un portrait au vitriol de l’aristocratie anglaise bousculée par les sixties.

« La vraie affaire de Fellowes, c’est le milieu qui l’a vu naître : l’aristocratie anglaise. (…)Un régal aux senteurs surannées, comme les Anglais en ont le secret. » Les Inrockuptibles« 

  • Un portrait prismatique de la société aristocratique anglaise depuis les sixties jusqu’à nos jours teinté de nostalgie et, à bien des égards, de regrets.

Quel magnifique roman ! J’ai eu, tout au long de ma lecture l’impression constante d’une certaine nonchalance dans l’écriture liée à une précision incroyable en termes de vocabulaire et de maîtrise du genre.

Ce roman est un délicieux tableau : vision romantique de la haute bourgeoisie dissoute dans des constatations/bilans plutôt acerbes. Il m’a été impossible de ne pas faire de parallèle constant entre Damian et Bel-Ami. Damian, cet arriviste, opportuniste qui va courtiser toutes les jeunes filles dignes d’intérêt afin, d’une part, de mettre un pied de ce milieu qui le fascine et, d’autre part, d’en jouir, parfaitement en conscience de ne jamais pouvoir y appartenir vraiment.

Autant pour le passé. Quant au présent,  nous le parcourons à travers les yeux du narrateur (dont il m’a fallu 400 pour m’apercevoir que je ne connaîtrai jamais le nom), un écrivain au succès relatif lancé dans une mission folle qui va le forcer à revoir toutes les personnes de sa jeunesse dorée et aristocratique. Constamment dans le comparatif et l’analyse de l’évolution de sa caste,  ses allées et venues du passé au présent en font presque un roman témoignage, ou bien encore un roman historique… un régal pour le cerveau, j’ai personnellement appris beaucoup.

  • Des aller-retour dans l’espace temps – comme un miroir vieillissant

 « Comme chacun le sait, le processus de vieillissement est toujours choquant quand on ne l’a pas suivi au quotidien » (page 373).
Voilà, à mon sens, le point d’encrage de ce roman : un narrateur qui, à la suite d’un événement grave, coupe les ponts avec l’univers de sa jeunesse dorée et qui, quarante ans plus tard, est amené à en disséquer les survivants.

A mi-lecture, on ressent une certaine mélancolie voir une profonde tristesse face à ces différentes femmes aux prises de leurs maris, soit imbécile, soit bon à rien, soit violent. Quel désenchantement ! Quel gâchis ! Ces femmes qui, dans leur jeunesse, étaient de véritables ladies, pleines de vie, d’entrain, de joie, d’espoir… Une pause dans ma lecture s’est alors avérée nécessaire car je ressentais une pression dans le cœur, exactement comme lorsque je m’étais plongée dans les romans de Zola. Cette constatation de gâchis m’était insoutenable.

  • Un mystère qui court, court, court…

Voilà ! Quel talent ! Ce roman est sans doute très long, très lent, très doux… mais hautement mystérieux. Un mystérieux événement qui court du début à la fin de l’ouvrage et qui a marqué au fer rouge non seulement le personnage principal (qui vivra ensuite dans la fuite de son passé et dans l’anonymat le plus stricte) mais également les autres protagonistes dont on a l’impression qu’ils se sont précipités sur leur vie d’adulte afin d’y échapper. A mi parcours, j’avoue que la tentation fut grande de sauter quelques centaines de page afin de répondre à cette question que je me posais depuis la page 8 : « mais que c’est – il donc passé au Portugal ? »

Et pourtant, quelle lecture splendide ! Quel roman chatoyant ! Quelle belle leçon de poésie ! Il y a, tout le long de ce roman, une touche si british et si délicieuse. Un vrai régal.

« Je cherchai désespérément une formule qui me permettrait d’exprimer toute ma fureur envers Damian, ma déception envers Serena et mon mépris pour ces mœurs décadentes. Peut-être qu’en allemand on pouvait trouver un mot composé avec tout ça, mais l’anglais a des limites.« 

Un très grand bravo au traducteur, la tâche n’a pas du être aisée mais ce livre est divinement bien traduit.

Le narrateur nous fait quelques fois profiter d’instants saisis à la volée avec une éloquence délicieuse.
« Un groupe de jeunes hommes et femmes d’à peine 20 ans traînait dans un coin de la place, peut-être venaient – ils de sortir de Hereford Arms, le pub de l’autre côté de la rue, mais peut-etre pas. Une femme avec une mini jupe en cuir et des baskets était occupée à vomir avec l’assistance d’une autre jeune femme aux cheveux trop noirs. Les autres attendaient la suite de leurs réjouissances du soir. Stupidement, je me suis arrêté pour les regarder :
– t’as un problème ?
L’homme qui s’était adressé à moi avait la tête rasez et toute une série de piercings sur l’oreille droite – il en avait tellement, c’était un miracle qu’il n’ait pas la tête qui penche.
– mes problèmes ne sont rien comparé aux vôtres, répondis – je.
J’ai tout de suite regretté d’avoir voulu faire le malin parce qu’il s’est avancé vers moi d’une manière peu amicale.
– Lausse-le, Ron. Il en vaut pas la peine, lança la fille aux cheveux noirs en se retournant.
On aurait dit qu’elle portait trois ou quatre jupons différents autour des fesses. Heureusement pour moi, Ron avait l’air d’accord avec elle et il repartit vers le groupe en me lançant un « Va te faire enculer » très sec mais un peu forcé, comme si c’était un rituel machinal, comme se dire bonjour quand on croise quelqu’un dans la rue d’un village. Et donc, avant qu’il ne change d’avis, j’ai suivi son conseil« . (page 404)

Bref, vous l’aurez compris très rapidement, ce roman est un très beau coup de coeur pour moi. Une lecture douce et délicieuse, quoique parfois cruelle. Un portrait sans retouches et faux semblants de personnages magnifiques et attachants. A lire de toute urgence !

Une dernière chose : lait ou citron, pour votre Earl Grey ?


Et vous, qu’en pensez-vous ?
Au plaisir de vous lire,
Pikobooks.

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2 réflexions au sujet de « Passé imparfait – Julian Fellowes – 10/18 »

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