Halte en prose

Chinoises – Xinran – éditions Picquier

xinran2b-2bchinoisesAttention, auteure coup de cœur ! Je vous en parlais avec Funérailles Célestes, mon livre fétiche, celui que je conseille le plus possible en magasin… J’ai désiré découvrir d’autres écrits de cette grande dame et voilà…

Pourtant classé dans la catégorie « romans » de l’éditeur, ce livre se présente plus comme un recueil de témoignages, rassemblés sous la forme d’un récit autobiographique. Attention, âmes sensibles, s’abstenir.

Afin que vous puissiez comprendre pleinement la puissance de cet ouvrage, voici une brève biographie de Xinran :

« Xinran est née en 1958. Pendant la révolution culturelle, elle et son frère sont enlevés par les Gardes rouges, à leurs parents jugés « réactionnaires » et envoyés dans un orphelinat réservé aux enfants de « chiens à la solde de l’impérialisme ».
A partir de 1983, la Chine a besoin de personnes pour développer la télévision et la radio, capables de diriger des émissions de débat éducatives tout en s’assurant que les sujets « interdits » sont évités. On confie à Xinran la production de ces émissions. Mais elle devient rapidement l’animatrice d’une émission de radio, Mots sur la brise nocturne, diffusée quotidiennement entre 22h00 et minuit.« 

Parlons ensemble de Chinoises, par Xinran, paru aux éditions Picquier en 2005 et traduit de l’anglais par Marie-Odile Probst. Première édition en Angleterre en 2002.

Ce qu’en dit l’éditeur 

« Un dicton chinois prétend que « dans chaque famille il y a un livre qu’il vaut mieux ne pas lire à voix haute« . Une femme a rompu le silence. Durant huit ans, de 1989 à 1997, Xinran a présenté chaque nuit à la radio chinoise une émission au cours de laquelle elle invitait des femmes à parler d’elles-mêmes, sans tabou. Elle a rencontré des centaines d’entre elles. Avec compassion elle les a écoutées se raconter et lui confier leurs secrets enfouis au plus profond d’elles-mêmes.

Épouses de hauts dirigeants du Parti ou paysannes du fin fond de la Chine, elles disent leurs souffrances incroyables : mariages forcés, viols, familles décimées, pauvreté ou folie… Mais elles parlent aussi d’amour. Elles disent aussi comment, en dépit des épreuves, en dépit du chaos politique, elles chérissent et nourrissent ce qui leur reste.« 

Un kaléidoscope aux cris multiples et stridents

Voici un livre poignant, où chaque chapitre est une nouvelle voix, celle d’une femme, jeune, vieille, veuve, épouse, mère, célibataire, tante, étudiante, chiffonnière… Une femme qui, un jour, a raconté son histoire à travers un appel, une lettre anonyme, un rendez-vous, une menace…

On découvre dans ce roman tout le poids que peut atteindre la censure et la politique du Parti. La notion de risque au travail… est une notion bien particulière en Chine, où les appels sont triés et où la simple question de l’homosexualité à l’antenne peut vous coûter bien plus que votre poste.

« – Comment allez-vous vous y prendre pour diriger et contrôler la discussion ?
– Nous sommes à l’époque de la réforme et de l’ouverture, non ? Pourquoi ne pas essayer ?
Je tentais de trouver des justifications dans le vocabulaire d’ouverture et d’innovation à la mode depuis peu.
– La réforme n’est pas la révolution, ouverture n’est pas synonyme de liberté. Nous sommes le porte-parole du Parti, nous ne pouvons pas diffuser tout ce que nous voulons. » (le Vieux Chen)

Un livre édifiant qui dresse un portrait complet de « la femme chinoise »

On assiste plus à un état des lieux qu’à un portrait. Rien n’est laissé au hasard, tous les détails terrifiants sont dévoilés à travers des dizaines de témoignages de femmes de tous les âges et de tous les milieux… Et certains témoignages sont… bouleversants ! Empreints de violence conjugale, familiale, sociétale… de dédain, mépris et dénigrement.

« – Plus de la moitié des familles chinoises sont composées de femmes qui travaillent trop et d’hommes qui soupirent après leurs ambitions perdues, critiquent leurs femmes et font des crises de nerf. En plus, beaucoup de Chinois pensent que dire un mot gentil à leur femme est indigne d’eux. Je ne comprends pas pourquoi. Comment un homme qui vit sans aucun complexe sur le dos d’une faible femme peut-il encore se respecter ?
– Vous parlez comme une féministe, l’ai-je taquinée.

– Je ne suis pas féministe, mais je n’ai pas trouvé d’homme digne de ce nom en Chine. Dites moi, combien de femmes vous ont écrit pour vous dire qu’elles sont heureuses en ménage ? Et combien de Chinois vous ont déjà demandé de lire une lettre d’amour adressée à leur femme ? Pourquoi les Chinois pensent-ils que dire « Je t’aime » à leur femme les diminue en tant qu’homme ? » (l’étudiante)

Et d’autres témoignages sont tout simplement incompréhensibles pour la lectrice occidentale que je suis. Trop gros pour être vrai. Voilà ce que je n’ai pu m’empêcher de me dire tout le long de ma lecture. Et pourtant, même en relativisant ce récit écrit il y a maintenant vingt ans, cela ne m’a pas empêchée d’être révoltée… ahurie et stupéfaite. La nature humaine ne me surprend pas, bien malheureusement, mais qu’une telle violence et qu’un tel dénigrement puissent venir d’une société entière, même si j’en étais déjà bien consciente (pour ceux qui n’ont pas lu La Route Sombre de Ma Jian, voici un livre à ne pas laisser de côté), m’a retournée.

« Je me souviens d’avoir pensé que s’il y avait une autre vie, je ne voulais pas renaître femme.« 

Une lecture exigeante, imprégnée de politique

Oui, je l’avoue, j’ai du révisé mon histoire. Tout en appréciant les efforts de l’auteure dans sa construction de récit, y incorporant des éléments explicatifs pour les lecteurs occidentaux que nous sommes, certains faits de culture m’ont parus tellement invraisemblables qu’il m’a fallu relire certains passages. Un peu de culture chinoise maoïste est nécessaire pour comprendre la lente évolution et le gouffre, que dis-je, l’abîme qui se creuse encore entre la jeune génération de Chinoises et les mères, grands-mères, femmes d’une génération leurs aînées…

« Pour une jeune fille, grandir pendant la Révolution culturelle signifiait être confrontée à l’ignorance, la folie et la perversion. »

« A cette époque, les femmes obéissaient aux « trois soumissions et quatre vertus » ; soumission au père, puis au mari et, après sa mort, au fils ; vertus de fidélité, de charme physique, de décence en paroles et en actes, et d’attention aux soins domestiques. Pendant des milliers d’années, on avait enseigné aux femmes à respecter leurs aînés, à se montrer pleine d’égards envers leurs maris, à surveiller le four et à faire des travaux d’aiguille, tout cela sans mettre un pied hors de la maison. Qu’une femme étudie, lise et écrive, discute des affaires de l’Etat comme un homme, et même donne des conseils aux hommes, c’était une hérésie pour la plupart des Chinois de cette époque. Mes camarades de classe et moi appréciions notre liberté et notre chance à leur juste valeur, mais par ailleurs, nous étions désorientées, nous n’avions pas de modèles pour nous aider à régler nos conduites. » (la femme dont le mariage fut arrangé par la révolution)

Un récit dont on ne ressort pas indemne

En bref, ne rentrez pas dans ce livre sans y être préparés. Mais lisez-le. Entendez la voix des Chinoises, magnifiquement bien rendue par Xinran, dans une écriture sobre mais non crue, dure mais non absente de poésie, tendre sans être naïve.

Je suis bien contente d’être arrivée à la fin de cette lecture. J’attendrai un peu avant de me plonger dans Baguettes chinoises, mais je le ferai. Un jour.


Et vous, qu’en pensez-vous ?
Au plaisir de vous lire,
Pikobooks.


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4 réflexions au sujet de « Chinoises – Xinran – éditions Picquier »

  1. Coucou 🙂
    J’avais hâte d’avoir ton avis sur ce livre. Après « Funérailles célestes », j’ai envie de découvrir d’autres livres de Xinran et celui-ci me tente énormément!
    Belle journée!
    Pomme d’épines.

    J'aime

    1. C’est une lecture plus difficile. J’ai été beaucoup moins emballée mais ai tout de même beaucoup apprécié ma lecture. Peut-etre que tu pourrais lire « Baguettes chinoises » et on échange des avis 😉

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