A durée déterminée - Samantha Bailly - JC Lattès

Des romans « tranches de vie » contemporains, j’en lis très peu. Généralement, je les évite même. Depuis mon énorme déception face aux Gens heureux lisent et boivent du café, d’Agnès Martin-Lugand, je les évite d’autant plus.

Mais là, c’était différent.

D’une, parce que j’apprécie réellement l’humain derrière le roman. Cette personne qui écrit, que je connais, que j’estime et que j’admire beaucoup. De deux, parce que je savais où j’allais. Des romans de Samantha Bailly, j’en ai déjà lus et appréciés. Je savais que potentiellement j’allais passer un bon moment. Et je ne me suis pas trompée !

Alors oui, j’ai tout de même fait une ou deux grimaces, mais ce n’est rien comparer à l’introspection que ce roman a suscitée chez moi. Ce n’est rien face au miroir que ce roman me proposait. Au final, j’ai passé un moment de lecture incroyable : à la fois doux et dur, dense et léger…

Parlons ensemble de A durée déterminée, de Samantha Bailly, paru le 8 mars 2017 chez JC Lattès.

Ce qu’en dit l’éditeur

Pyxis ! Une entreprise novatrice, audacieuse, dynamique, pilier du marché du divertissement. Le rêve de tout jeune diplômé… du moins en apparence. D’un côté, il y a Ophélie, ancienne stagiaire en communication, rompue aux lois de l’entreprise et bien décidée à mériter enfin le graal de sa génération : le CDI. De l’autre, il y a Samuel, brillant chercheur en informatique, abattu par la dépression avant d’avoir pu terminer sa thèse. L’une est familière de Pyxis ; l’autre ne connaît rien à cet univers. Tous deux mettent tous leurs espoirs dans ce CDD, sans savoir s’il tiendra ses promesses…

Des contours un peu grossis pour que chacun s’y retrouve

La catharsis, vous ne passerez pas à côté. C’est impossible. Du moins si vous appartenez à la même génération que les protagonistes. Pour avoir investi plusieurs terrains professionnels, je m’y suis terriblement retrouvée. Les jeux de rôles en entreprise, l’impression constante d’être en représentation théâtrale perpétuelle, dans laquelle mauvais acteur = chômeur.

Alors oui, je me suis projetée immédiatement dans l’univers de Pyxis. Bon, parce que j’y ai touché, faut dire. Le monde de l’édition, cela me parle fatalement. Mais croyez-moi, j’aurai pu être comptable dans un cabinet et me projeter tout de même dans les problématiques que vivent les différents protagonistes.

L’aspect consciemment caricaturé des différents clichés d’une grosse entreprise permet justement que chacun y projette son vécu et que chaque lecteur puisse mettre en lumière sa propre expérience face aux angoisses de ces jeunes employés qui cherchent leur place.

Portrait d’une génération angoissée

C’est ce qui m’a le plus marquée tout au long de ma lecture. Chacun des personnages de ce roman doit faire face à l’angoisse. Qu’elle soit douce (vais-je réussir à concrétiser ce gros projet sur lequel je travaille depuis 5 mois) ou violente (que va devenir ma vie si je ne transforme pas ce CDD en CDI / vais-je enfin reprendre la main sur ma vie). Cette angoisse, cette peur de décevoir, ce sentiment de n’être jamais suffisant… Angoisse, peur, dévaluation. Trois mots clefs pour notre génération stressée par l’hyper-concurrence. 

Et, loin de nous donner les clefs de la réussite telle une gourou médiatisée, Samantha Bailly écrit avec énormément de finesse des parcours chaotiques ou réussis, des échecs et des succès, des personnages qui se percutent et se perdent. Les clefs sont à trouver en soi, elles ne sont pas délivrées à travers des phrases bien pensées et bien pensantes (ce qui généralement me débecte dans les récits de vie, comme si on me proposait un livre de recette « vie accomplie »).

Dissection d’une société du paraître…

Oui, je vous en parlais en introduction… J’ai tiqué quelques fois. Dans ce grand théâtre qu’est l’entreprise, le meilleur comme le pire ressort. Cadre professionnel signifie souvent (voire toujours) jugement hâtif et évaluation physique immédiate. Mais tout de même, cette phrase-ci : « sa beauté laisse imaginer une vie affective épanouie » m’a laissé un peu circonspecte… Euh… Mais non !

De même, le personnage de Manuel (ce vieil informaticien totalement dépité et bourru que j’ai particulièrement apprécié, par ailleurs), nous délivre une magnifique parodie de Barney dans le premier épisode de HIMYM que j’ai spécialement détestée :

« les filles mignonnes et intelligentes ne restent pas célibataires bien longtemps. Une semaine de non-action, c’est une année-lumière dans la dimension de ces nanas-là. Je déteste ces baratins sur la séduction [je ne te le fais pas dire, Manuel], mais force est d’admettre que sur ce terrain, c’est la loi du plus fort qui domine« .

Ce qui me gêne, ce n’est pas qu’un personnage masculin bourru et vieillot puisse exprimer ce genre de « vérité » clichée et réductrice, c’est que le personnage raisonnable et intelligent qui reçoit cette phrase (en l’occurrence, Samuel) la prenne pour acquise et surtout valide les idées qu’elle véhicule. Non, encore une fois… trois fois non. J’aurai adoré qu’un super-héros anti-sexisme arrive au galop pour baffer tout ce petit monde. Mais comme ce ne fut pas le cas (miroir de la société moderne « oblige »), j’en fais un petit cri de guerre.

Au moment de rédiger cette chronique, je me suis vraiment posé la question du sexisme, quelques fois présent dans cet ouvrage. Comme je vous le disais, j’ai déjà lu des romans de Samantha Bailly et franchement, cela ne pouvait être innocent. Je lui ai donc parlé de ma chronique et des réflexions qui m’avaient gênée, et la réponse qu’elle m’a donnée est pleine de sens :

« Je sais qu’il y en a dans le livre pour… la simple et bonne raison que ces personnages sont le reflet de notre société. Ils évoluent, se remettent en question, mais à certains stades, je dépeins aussi des personnages et certaines façons de penser que j’ai croisés en entreprise. C’est une question à laquelle nous avons réfléchi avec l’éditeur d’ailleurs, sur quelques phrases en particulier, où j’avais un petit conflit interne entre mes propres convictions et la cohérence psychologique des personnages. Nous avons conclu que l’ambition de ce livre est d’être un portrait d’une génération, avec ces aspects positifs et négatifs. Ophélie et les autres mènent un long chemin entre Les stagiaires, À durée déterminée et Indéterminés. Le sujet du féminisme est présent et se développe au fil des livres, mais je tenais à avoir ce rendu réaliste de certains chemins de pensée, pour justement les voir évoluer et se déconstruire peu à peu. »

Le roman de notre génération

Je vous l’ai déjà expliqué, j’ai été profondément marquée par la finesse de la narration qui fatalement permet à n’importe quel lecteur de se projeter dans au moins un des personnages principaux. Si la lecture de ce roman peut être difficile pour celles et ceux qui sont actuellement dans le doute, qui angoisse face à leur situation professionnelle, cela n’est rien comparé au bien-être qu’on en retire. La preuve, j’avais moi-même un CDI en début de lecture et je me retrouve intentionnellement au chômage. Et la lecture de ce roman, loin de me traumatiser dans une angoisse de l’échec me permet justement d’envisager mon futur comme un monde de potentialité infini.

Comme le dit Ophélie :
« Mais au lieu de chercher un sens à ta vie, tu ferais peut-être mieux de donner du sens à ta vie. »

Bref, je me suis complètement plongée dans ce roman, que j’ai lu à une vitesse folle et que je recommande bien volontiers.

J’en profite pour implorer votre compréhension quant à la mise en page de cette chronique, que je fais via mon téléphone, victime même ici du fameux déménagement qui se prépare d’ici deux jours : c’est le bronx baby, mais faut avancer !


Et vous, qu’en pensez-vous ?
Au plaisir de vous lire,
Pikobooks.

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